Pourquoi laisser une marque?

En visitant une forêt de singes, à Bali, en Indonésie, j'ai assisté à un phénomène étrange. De nombreux macaques prenaient des pierres pour les frotter au sol. Je remarquai que les pierres laissaient une marque blanche là où elles avaient été frottées, et que de nombreux singes se battaient ces pierres-là précisément. Ils tentaient aussi parfois de les emballer d'un morceau de feuille, indéfiniment. Un macaque qui venait de se faire voler sa pierre par un autre et avait été rabroué, étant moins fort, cherchait des yeux une autre pierre. Je lui en ai donc tendu une que j'avais devant moi et la lui ai jeté doucement pas très loin de lui. Il la saisit et commence à la frotter au sol, mais celle-ci ne marque pas. Il la jette. Plus tard, il en trouve une autre qui marque, et la frotte au sol. Je suis vraiment intriguée par ces comportements, puisque manifestement ces singes cherchent à "marquer" le sol, ou à "créer" un objet. J'en parle à un des gardiens qui me dit que les singes aiment imiter l'homme et s'imiter entre eux et que l'un d'eux a certainement vu un homme frotter une pierre et le geste s'est répandu dans la horde. Je lui fais part de ma découverte au sujet de la pierre "qui marque", mais, me dit-il, c'est impossible, ils font n'importe quoi et se fichent de savoir si la pierre marque ou non et que c'est un hasard. Pourtant je vérifie parmi des dizaines de singes que je vois et je constate que:

- Ils veulent une pierre qui laisse une marque blanche sur le sol. Si le sol ne marque pas, ils cherchent une roche dure contre laquelle la pierre puisse laisser une trace blanche. Si la pierre ne marque pas, ils la jettent.

- Les macaques qui utilisent cette pierre sont toujours jeunes et seuls. Jamais une maman et son petit, jamais un groupe ensemble, jamais deux petits qui jouent n'utilisent cette pierre, jamais les vieux singes dominant, qui restent assis paisiblement, sûrs de leur statut.

- Les jeunes singes qui utilisent cette pierre ont l'air agités, stressés. Ils frottent la pierre et regardent autour d'eux, regardent souvent les visiteurs, vérifient que la pierre marque, se battent pour qu'on ne la leur vole pas, frottent frénétiquement sans s'arrêter comme s'il s'agissait d'une addiction. Ceux qui tentent d'emballer la pierre d'une feuille ont l'air tout aussi accrochés à leur activité.

J'en ai déduit que les singes marquaient le sol pour se défaire d'un stress dû à leur place dans le groupe, et qu'ils ont pris pour se défaire de leur stress une action spécifiquement humaine (après tout ils auraient pu frénétiquement taper un autre, arracher des feuilles, manger, se rouler sur le sol...). J'ai été fascinée par ce phénomène, et je me sentais comme proche de découvrir un secret, et en empathie avec ces singes marqueurs. Je me disais qu'il faudrait peut-être attendre encore quelques décénnies et qui sait si l'un deux n'allait pas découvrir que l'on peut former des dessins plus complexes...

 

La marque se complexifie

Et s'il était naturel et nécessaire de "marquer" pour évacuer son stress? Et si le type de marquage correspondait au type de stress? A quel stress est condamné l'être doté d'une conscience?

Les premiers hommes préhistoriques ont pratiqué les premières formes d'art sur les parois des grottes. De nombreuses théories (toutes discutées ou réfutées) ont été faites sur les raisons qui poussaient ces hommes à représenter le monde et la nature qui les entouraient. Certains ont dit que ces hommes souhaitaient faire de l'art pour l'art, ce qui n'explique pas les raisons qui nous poussent à faire de l'art! D'autres ont dit que cela leur porterait chance pour les chasses, ce qui n'est pas la raison première, puisque certaines formes plus anciennes de poteries représentent des femmes ou encore des motifs sans rapport avec la chasse, et que cela ne nous explique pas non plus pourquoi le dessin est censé porter chance, d'autre encore disent que ces représentations étaient religieuses, mais cela n'explique pas non plus pourquoi ils avaient besoin de représenter ces croyances, ni d'ailleurs pourquoi ils avaient ces croyances et ce besoin de transcendance.

D'autre part, j'ai étudié à la fac dans des cours de civilisation chinoise, l'origine de l'écriture chinoise. j'ai été très surprise de découvrir la façon dont les premiers caractères chinois ont été créés. Les premiers caractères étaient des dessins d'animaux! Un oiseau par exemple et nous pouvions regarder la transformation progressive au cours des siècles de l'oiseau en un dessin simplifié qui forma plus tard un idéogramme. 

Cela m'a fait réfléchir par rapport à l'histoire officielle de l'écriture, puisqu'on dit que l'histoire remonte aux premières découvertes d'écrits en Egypte vers 3000 av JC. Ces écrits sont clairement des phrases, des calculs, et donc une écriture déjà "mature" puisque utilisée de façon déjà complexe et adaptée à des besoins d'organisation sociale complexe. Mais ce qui m'intéresse dans l'origine de l'écriture, n'est pas l'étude de son rôle dans la transmission de l'information (bien que cela se rejoindra plus tard avec ce que j'essaie de montrer), mais l'origine physique (physiologique et psychique) de sa création.

La raison pour laquelle les Chinois dessinaient des oiseaux sur des ossements, pierres et carapaces de tortues est qu'ils s'en servaient pour des rituels chamaniques. Ces rituels chamaniques perdurant ont donné les premières formes de théâtre (Nuo) devenu par extension le théâtre Nô au Japon, mais aussi l'Opéra chinois d'aujourd'hui qui en tire sa forme actuelle.

Cela fait donc 3 formes d'art issues d'un fondement religieux, d'un besoin de transcendance et pour moi, d'un besoin fondamental et primitif de laisser une marque pour évacuer un stress dû au dilemme que pose le sentiment d'individualité par rapport au fonctionnement du groupe. Ce sentiment d'individualité est renforcé par notre conscience.

 

Il faut laisser faire de l'art


Nous avons besoin de laisser notre marque, que ce soit sous la forme de l'écriture, que j'appelerai poésie, car toute forme littéraire nécessitant la transmission d'un ressenti, de la forme la plus complexe (pièce de théâtre, roman, épopée...) à la forme la plus simple (phrase poétique, graffiti, même graver le nom de son amour dans un arbre...) est de la poésie.

Ce besoin est fondamental. Le manque de conscience par rapport à ce besoin vital se remarque chaque jour. Nous avons codifié l'art, ce qui est une démarche de complexification nécessaire à l'expression de sentiments et d'émotions de plus en plus complexes. Combien de fois me suis-je fait la remarque qu'un roman n'était autre qu'une émotion si complexe qu'un livre entier était nécessaire à l'exprimer! Mais le problème avec l'humain, c'est qu'il veut aussi voler la pierre qui marque à l'autre. Parce que son besoin d'évacuation du stress se fait de 3 façons différentes. Soit il retourne le stress contre lui-même (maladie, dépression, suicide), soit il retourne le stress contre une autre personne (violence, agressivité, vol, tentative de prise de pouvoir, la liste est aussi longue que celle des formes d'art...), soit il la transcende.

Les être humains se sont donc mis à juger l'art produit par les autres. Ce qui est une forme complexe de tentative de domination sur l'art que souhaite produire l'autre. Il y a donc aujourd'hui des personnes qualifiées d'artistes, à qui ont laisse (OU PAS dans les régimes fascistes, qui nient ce besoin chez TOUS) faire de l'art, et d'autre à qui on ne laisse pas faire de l'art. Les façons de ne pas laisser faire de l'art sont extrêmement nombreuses et vicieuses tant elles sont cachées dans les replis de la morale, de la bien-pensanse et de la répercussion cyclique de nos anciens schémas:

- Parents qui disent à leur enfant que ce n'est pas un métier. (Ce qui devrait être un droit, non pas forcément un métier effectivement, mais les parents nient ici le besoin de s'exprimer de l'enfant, ce qui est terrible)

- Critique, jugement. (Combien d'artistes se sont suicidés parce que victime d'une mauvaise critique! Van Gogh entres autres)

- Régime fasciste qui enferme ses artistes, ou les empêche d'agir.

- Pédagogie sur la meilleure façon de faire de l'art, avec notation ou système de valeurs mis en place (diplôme, notes, valorisation de certains élèves, emploi des expressions "c'est nul" "c'est de la merde" "c'est mauvais")

- Mise au service de l'art pour le merchandising. (Publicité, propagande, art de la réthorique)

- Catégorisation "amateur" et "professionnel". (Certains acteurs professionnels vivent de jouer dans des publicités, certains peintres amateurs peignent d'immenses toiles exprimant leur mal-être)

- Création sociale de demi-dieux, plaçant les autres êtres humains à un rang inférieur. (Artistes gagnant des millions, adulés, signant des autographes, donnant des leçons de vie, pleurant de joie à la remise d'un oscar =>vision icônique déique avec remise d'offrande)

- Utilisation de l'expression "sans prétention". (Combien de fois ai-je participé à des ateliers qui visaient à se réunir pour faire de l'art "sans prétention"!! Prétendre n'est pas une tare, le terme prétentieux a malheureusement été amalgamé à "sensation de supériorité". Prétendre s'exprimer et dire les choses que l'on ressent est une prétention tout à fait saine et nécessaire!)

- Enfants auxquels ont demande d'arrêter de dessiner en classe, graffitis et tags "nettoyés" sur les murs. (En quel honneur un être humain peut dire à un autre, l'art que tu fais est mauvais, pas à la bonne place, pas au bon moment? Si cela ne dérange personne et au contraire plaît? Ne me dites pas que vous préférez un mur géant protégeant je ne sais quel bâtiment administratif laissé totalement blanc, à ce même mur avec un dessin magnifique de Banksy!)

Etc, etc...

Laissons les autres faire de l'art! Le "bon" art n'existe pas! Si des oeuvres sont plus impressionnantes techniquement que d'autres, plus travaillées, nous avons le droit de les préférer, mais il est bon de se demander POURQUOI ces personnes qui ont fait ce magnifique tableau ont eu le DROIT d'étudier l'art depuis l'enfance, le droit de passer un temps considérable à créer une oeuvre...Cela ne signifie pas que tout le monde devrait vivre de l'art, ni que les artistes qui ont travaillé dur et qui ont passé ce temps à créer doivent être niés, rabaissés, au contraire ils doivent être encouragés! Mais il faut aussi prendre conscience que chaque être a besoin de créer comme il a besoin de dormir, de rêver, de manger, de boire, d'avoir une vie sociale...Faire de l'art est le 6ème besoin fondamental!!