Comprendre un enfant

J'ai souvent réfléchi à ce qu'il adviendrait d'un enfant qui ne serait jamais contrarié, mis à part dans le respect des limites de l'autres et de sa sécurité (Bonne idée, brûle ta petite soeur avec les allumettes!). Je m'imaginais alors que ce pauvre petit deviendrait à l'image de l'Enfant Sauvage (Film de François Truffaut inspiré d'une histoire vraie), un pauvre petit être hirsute marchant à quatre pattes, se nourrissant avec les doigts et ne sachant ni lire, ni écrire...

Mais il s'avère que j'ai testé et constaté à de nombreuses reprises, que faire plaisir à un enfant, et l'écouter dans ses besoins (formulés par des pleurs, des réclamations, des rejets à l'obéissance, des "caprices"...) était souvent bien plus enrichissant pour moi comme l'enfant.

Je vais vous donner un exemple tiré d'une situation que je vis actuellement. Je garde deux enfants deux jours par semaine, l'un de 7 ans et l'autre de 11 ans. Celui de 11 ans, m'a t'on dit, est très difficile, rebelle au travail et a besoin d'un "petit coup de fouet" (l'emploi des termes révèle bien souvent la pensée profonde) pour s'y "coller", mais il est autonome pour le reste et je n'ai "pas besoin de m'occuper de lui". Une grande soeur de 15 ans est là aussi, mais elle, elle se débrouille et n'a "vraiment besoin de personne". Voilà pour les présentations que m'ont faites cette charmante famille composée d'un maman pédiatre pleine de bonnes intentions, et d'un papa avocat tout aussi compétent. Les enfants me font visiter la maison, me font un accueil chaleureux et sympathiques, les deux grands sont très polis, le petit râle un peu (non je veux pas sortir, il fait froid, non je veux pas jouer à ça, je veux faire de la DS...). en somme, une famille fort sympathique, des parents adorables, des enfants bien élevés et un petit dernier râleur.

Dès ce premier rendez-vous pour les présentations, qui a lieu un dimanche soir, la maman me fait visiter le quartier pour me montrer l'école du petit, son cours de judo et son cours de piano (Qui sait la famille abrite peut être un futur Mozart ou David Douillet, triomphe et gloire sont peut-être à la clé). Elle demande au petit de venir avec nous. (Mais j'aime pas marcher quand il fait froid...). Elle le force gentiment "Allez, c'est gentil de montrer ton école à Sophie, et puis ça va pas te tuer 10 minutes de marche..."...Le petit traîne des pieds, sa maman discute avec moi pendant qu'il suit en nous écoutant. Je me mets à sa place. Personnellement, je détestais quand j'étais petite, me faire "promener" pendant que les adultes parlent entre eux sans s'occuper de moi. En plus de ça, je vais être sa future nounou, donc substitut parental, et ça c'est TRES important pour un enfant. Il sait qu'il va devoir passer beaucoup de temps avec moi, car il est gardé depuis longtemps par divers baby sitters et que le temps passé avec les nounous et PLUS long que celui passé avec les parents (spécifiquement dans cette famille). Je me tourne donc vers lui pour lui demander à quoi il aime jouer. Il me répond "à la DS". Bien-entendu, la mère lève les yeux au ciel, manifestant son impuissance à détourner l'enfant de sa passion pour les jeux vidéos, (elle qui n'avait peut être enfant que le droit de jouer avec une vieille poupée en chiffon, qui sait...) et s'attend à ce que je fasse de même, elle ne s'y connaît pas du tout en jeux vidéos, donc je suis sensée moi aussi en tant qu'adulte, avoir des préoccupations plus sérieuses. Je dis pourtant au petit que moi aussi j'adore la DS (c'est vrai, mais la mienne a cassé l'année dernière) et je lui demande à quels jeux ils joue. Le voilà d'un seul coup transfiguré, s'animant et passionné me raconte les différents jeux qu'il a. (Il n'en a que 2, mais il est capable d'en parler pendant 15 minutes!!) Le voilà rassuré, la nounou n'est pas un adulte sans goûts ni culture et il n'est pas condamné à être un enfant incompris dans les semaines à venir. Il ne traîne plus du tout, marche vigoureusement, mais l'arrivée devant l'école il se calme étrangement...

Ca m'a toujours subjuguée, certains bâtiments qui pouvaient servir d'école aux enfants...Moi-même, devant l'immense porte fermée de la grande façade hausmanienne grisâtre, bardée de prospectus visant à prévenir les parents des prochaines assemblées, je me sens intimidée, et complètement en inadéquation avec l'apparence austère de la bâtisse. Alors je me mets à la place d'un enfant de cet âge, qui doit s'y rendre chaque jour...Je ferais aussi la tête si on me forçait à y aller pour la montrer (y a pas de quoi être fier franchement!) à ma nounou. Et je m'imagine parfaitement ce que peut ressentir un enfant à qui l'on dit "Viens on va montrer ton école à ta nounou!"

=> "Déjà, c'est pas ma nounou, c'est une adulte que je connais pas du tout. Ensuite je sais comment vous faites les adultes ensemble, vous parlez comme si j'existais pas de sujets qui m'ennuient et je suis obligé de marcher derrière vous et de vous faire croire que je comprends même pas de quoi vous parlez. En plus, je déteste mon école, mais ça ferait de la peine à ma Maman si je le disais, et j'ai aucune envie un dimanche soir, alors que demain c'est rebelote pour enquiller les obligations scolaires, d'aller là bas pour la regarder, comme une bande annonce pourrie avant le film nul." 

Mais l'enfant n'étant pas en droit de formuler ses émotions négatives (Risque de voir ses parents, de qui sa survie dépend, se fâcher), il ne peut que formuler une timide objection: "Mais j'aime pas marcher quand il fait froid". Phrase qui ne blesse personne, mais bourrée d'espérance qu'on lui réponde: "T'inquiète pas mon petit poussin, t'es pas du tout obligé de venir, reste plutôt jouer tranquillement ici." D'un seul coup, le petit "râleur" ne vous semble-t'il pas un petit être sans pouvoir, doté de pathétiques moyens de défenses?

Donc comprendre un enfant, c'est 1) Etre à son écoute. 2) Se rappeler de nos propres ressentis lorsque nous étions enfants. 3) Mélanger le tout, vous obtenez l'empathie.

 

Au revoir tristesse!

Mais tout cela n'était qu'un premier apperçu! Le mercredi suivant, premier jour de "garde" (encore des mots tirés de l'éducation militaire...). J'arrive et immédiatement il reconnaît l"adulte qui comprend" et me traîne au canapé pour me montrer son super jeu de société (car en fait il adore les jeux de société aussi...rien n'est perdu maman!) et me propose dès 9h du matin de jouer à ses petits pions de bois colorés. On joue jusqu'à ce qu'on doive partir pour le judo (10h). Il connaît la chanson par coeur et va chercher ses affaires sagement. Pourtant il est clair qu'il aurait préféré jouer aux pions de bois pendant 2h encore, cela m'indique que le gamin est définitivement bien dressé. Néanmoins, il ne râle pas, ce qui m'indique que le cours de Judo doit être sympa. (Effectivement; le prof les laisse s'éclater un peu comme ils veulent et ils apprennent ces techniques de combat avec des ballons et des cerceaux, on est loin du camp d'entraînement nippon...). Sa mère m'avait dit qu'il marchait TRES lentement et donc qu'il fallait partir bien en avance. Et c'est vrai, il marche très lentement, mais c'est le tout premier jour avec lui et je lui pose quelques questions, tâte le terrain, essaie de ne pas me perdre sur la route, je n'ai donc pas trop le coeur encore à jouer librement. Par contre sur le chemin, il me montre les araignées dès qu'il en voie une. Il est fasciné par elles. Je m'intéresse donc de près aux arachnidées et lui pose d'autres questions. Il adore, elles tissent des toiles, elles attrappent les insectes tout ça. 

Arrivés au judo, il ne veut pas mettre ses tongs, (interdit de marcher pieds nus dans les couloirs et obligation d'être pieds nus sur le tapis du dojo, c'est compliqué, mais on va y arriver...). Je lui dis que la pancarte dit bien "interdit d'être pieds nus" et aussi que les gens marchent partout avec leurs chaussures de dehors donc c'est très sale. Pas de problèmes, il veut mettre ses chaussettes à la place. Je ne sais pas d'où vient le problème "tongs" mais m'est avis que c'est encore une petite chose dont l'enfant se fait tout un monde. Je le laisse donc mettre les chaussettes, après tout, qui ça dérange, pas moi en tous cas, et on respecte la pancarte.

Au retour, je l'attends à la sortie avant que le cours ne se termine (lui évitant l'embarrassante sensation d'abandon et de solitude provoquée par le retard) et il me cherche inquiet partout du regard, rassuré, le baby-sitter d'avant devait être en retard souvent...

Sur le chemin du retour il joue avec le bouton de demande d'arrêt piéton, et miracle, la nounou ne râle pas! ("Arrête de jouer avec les boutons et donne moi la main") Au contraire, je lui dis: "Tu as remarqué qu'à la septième fois où tu appuie sur le bouton ça passe au vert?" C'est la magie du mercredi! Du coup, il essaie avec tous. Mais déduction des semaines suivantes par lui et moi, ça ne marche que le mercredi. Le jeudi est vachement moins magique comme jour (déjà y a école alors).

Etc, etc...On fait à manger ensemble ce qu'il a envie, on fait une pizza maison, des crêpes, il a le droit de pas finir son assiette, de jouer une heure à la DS, on regarde un DVD des schtroumpfs, je lui fais des dessins qu'il colorie, on joue à 57 parties de UNO d'affilées...Le jeudi on fait ses devoirs tranquillement, il lit très mal, alors je l'encourage à essayer de lire de façon plus fluide, il a pas envie, je dis, "c'est pas grave du tout! Les 3 mots que tu as fait c'était super, la semaine prochaine on essaiera peut-être 6?" Il est extrêment surpris à chaque fois. A croire qu'on lui passe jamais rien. Mais ça, ça s'appelle la bonne éducation! Surprise, surprise, 2 semaines plus tard notre héros lit comme un chef. (Après un an de GROSSE GALERE à l'apprentissage de la lecture apparemment, vu qu'il est en CE1.)

Et le mercredi suivant, en allant au judo (pour lui la vie a été programmée boulot, judo, piano, dodo), voilà notre petit bonhomme qui court, qui saute, essaie d'attraper des branches, rigole, me raconte les blagues les plus débiles qu'il a entendu à l'école, et moi je réalise d'un seul coup toute la tristesse que ce gamin accumulait sur ses épaules...Le soir, après une journée de jeux et d'acro-gym bizarre et de pizza et de dessin, il est en pleine forme totale, et montre à son père les dessins. Son père est estomaqué...Ben alors, Tinou t'es en pleine forme dis-donc! Ho les beaux dessins, mais dis-moi elle est trop gentille ta nounou! Trop, oui...Trop, bien-entendu.

 

Et la joie enfin qui revient

Le grand de onze ans, lui, a encaissé comme le petit et aujourd'hui, il est un pré-ado hyper calme, hyper poli, très intelligent, il fait de la guitare, qu'il n'aime pas, je lui ai demandé de m'en jouer un morceau, mais après 3 ans d'instrument, il était tout honteux de me dire qu'il ne le pouvait pas et a trouvé des excuses, qu'il n'avait pas travaillé ses anciens morceaux depuis longtemps, et que les nouveaux étaient trop nouveaux...pas grave, petit coeur! Et du Rugby (sa maman est persuadée qu'il est un "vrai homme" très viril, pas du tout comme le petit, qui est plus sensible, tout ça...Là, intérieurement, je mets mes mains en coupe et lève les yeux aux ciels et je crie Mammamia!). 

Lui, il passe littéralement son temps libre entier à jouer à un jeu en réseau de combat de monstres sur son Ipod et à lire des BD sous le bureau au lieu d'apprendre ses leçons. Je m'intéresse à son jeu, lui demande de m'expliquer et vois si je peux m'inscrire aussi avec mon Samsung pour lui combattre son monstre, mais ça marchait pas, ce à quoi il s'exclame: "Oh noooon, troooop dommaaaaage!" Après ça, il me colle tout le temps, veut des câlins (sa mère m'avait pourtant dit que le petit était très câlin et pas le grand, alors qu'il s'avère quand on leur fout un peu la paix que c'est le contraire! Le grand adore se coller à moi, alors que le petit aime bien me tenir la main dans la rue, mais voilà bon hein). C'est sûrement que le petit veut L'AFFECTION de sa maman, en a beaucoup plus BESOIN car il en MANQUE et que sa maman ne montre de tendresse et ne s'occupe certainement de lui que lorsqu'elle lui fait des câlins. On récupère ce qu'on PEUT.

Le grand s'avère absolument le contraire d'un rebelle difficile qui a besoin d'un coup de fouet. Au contraire, il s'attèle toujours à ses devoirs à l'heure, mais c'est rester concentré qu'il a du mal. Je lui donne alors des techniques pour mieux se concentrer, montre un véritable intérêt pour ses cours de biologie et lui pose des questions. Le soutient totalement dans sa haine de la flûte à bec (BEURK), mais lui montre comment jouer en rythme et essaie de lui jouer en rigolant les morceaux stupides que je devais apprendre moi-même, lui explique pourquoi la flûte produit ce son de chien qui pleure quand on bouche mal les trous, lui masse les doigts pour les relaxer. Et il est très content et les devoirs, eh bien il aime bien ça maintenant! Donc contrairement à ce que m'a dit sa maman, il a FORT BESOIN que l'on s'occupe de lui.

Quand à la soeur, j'ai pour indication de ne pas m'occuper d'elle du tout, (sinon c'est plus cher patate!) et comme elle a quinze ans, elle se débrouille toute seule. Seulement, comment faire pour apprendre ses cours de biologie à elle? Elle demande à son petit frère de lui faire réciter. Moi je trouve que c'est nul, qu'après le rugby et les devoirs, on devrait pouvoir s'étaler sur un pouf et lire Troll de Troy tranquillement (Sans compter que ces gamins se lèvent tous les matins tôt, et se couchent tous les soirs très tard, pour manger avec leurs parents qui rentrent pas avant 20h). Je fais donc réviser sa bio à la grande (à quinze ans on a pas toujours envie de se débrouiller TOUTE SEULE) et le soir, on regarde tous un épisode de Gossip Girl, l'ambiance est saine et chaleureuse, tout le monde ressent la JOIE, on est EN PAIX.

 

Ouvrir les yeux et faire les bons choix

Alors des enfants tristes, qui dorment pas assez, seuls et en manque d'affection, forcés de faire des choses qu'ils n'aiment peut-être pas (mais on aura peut-être jamais le loisir de découvrir ce qui leur aurait VRAIMENT plu), incompris, auxquels on ne s'intéresse pas réellement, gavés de jouets palliatifs, c'est ça des enfants aimés? C'est ça des enfants dont on respecte les besoins? Non, ce sont tout simplement des enfants bien élevés.

Si tous les enfants doivent être éduqués de cette façon (car honnêtement, pour la majorité des gens, cette famille a l'air PARFAITE), qui sur cette Terre est réellement libre de penser? Qui sur cette Terre se connaît lui-même et a réellement eu l'opportunité de découvrir ce qui lui plaisait?

Les "bons parents" objecteront que ce n'est pas facile d'élever des enfants. En fait, c'est les élever qui est le plus difficile, car on doit sans cesse se battre contre la nature de l'enfant. Certains objecteront que les parents qui travaillent n'ont pas le choix. Je leur réponds que le choix de gagner plus d'argent, pour payer une très grande maison (qu'on habite peu), payer des cours de piano et de yoga et de rugby et d'équitation (la grande), manger des produits de marque (mais qui se soucie de manger du beurre président, des pâtes panzani, de l'huile lesieur?), un mobilier design, un nombre de jeux de sociétés à faire pâlir le fils du PDG de Jouet Club, bref, c'est UN CHOIX.

On a AUSSI la possibilité de rentrer plus tôt le soir quand on a son propre cabinet de pédiâtre, ou de définir mieux ses horaires, on peut aussi TOUT faire pour réduire ses tâches administratives et dans son travail si on le désire vraiment (j'ai cherché ça une fois sur internet, en 15 min j'avais trouvé des dizaines de livres sur le sujet, dont l'excellent "La semaine de 4h de Tim Ferris). On peut écouter les besoins de ses enfants, véritablement se mettre à leur place et les comprendre, pour que plus tard, ces enfants deviennent les adultes épanouis que chaque être humain est destiné à être. Mais la plupart des parents se VOILENT la face et sous des prétextes de surcharge de travail et d'obligation de responsabilité financière, ABANDONNENT leurs enfants à des baby-sitters mal payés (7,60€ de l'heure pour 2 enfants...Hum hum), oublient qu'ils ont eux-même souffert de cet abandon étant petits et perpétuent indéfiniment cette "éducation" sur leurs descendance. Ouvrez donc les yeux, et regardez votre passé en FACE. Inutile de culpabiliser, VOUS avez vous-même vécu cela petit. Et vos enfants seront ces parents-là aussi. Il n'y a pas de méchants, et remonter à Adam et Eve serait fastidieux. Personne n'est coupable, mais tout le monde est responsable. Vous avez la responsabilité de regarder votre propre éducation d'un oeil CRITIQUE. L'enjoliver pour se rassurer d'être une super maman, ou un super papa, ne sert à rien. Regardez vos parents tels qu'ils étaient, ne leur pardonnez pas trop vite, ne vous faites pas l'avocat du diable! Pensez à ces 3 enfants dont je parle ci-dessus, aimeriez-vous entendre de la bouche de ce petit de 7 ans que sa maman et son papa font ce qu'il peuvent et qu'il leur pardonne? Ou préféreriez-vous que ces parents s'assoient pour réfléchir sur leur vie deux minutes, et décident de changer tout ça pour le bien-être de leur famille, pour leur propre bien-être?