Faire un primal, c'est revivre un traumatisme refoulé du passé, afin d'évacuer la tension du corps et guérir la névrose. Un insight est une compréhension directement liée à l'évacuation de ce traumatisme. Voici un texte qui décrit comment j'ai un jour vidé un gros morceau qui participait de l'étouffement de ma vitalité.

En rentrant chez moi le soir, je suis effrayée, mieux, je suis terrifiée. Ma peur prend la forme de la rue, ma terreur se coule au cœur de la nuit. Je me précipite sur la porte, je m’enferme vite à clé. Je regarde par la fenêtre, le moindre bruit du vent sur le portail me fait tressaillir. Je me regarde, j’ai honte de moi, mais je m’affronte. Je sonde mon cœur pour apprendre l’origine du mal. Mes sentiments se révèlent inféconds, il faut donc que ce soit ancien. Mes tripes semblent contenir une information que ma tête ignore.

Je m’allonge, vulnérable, offerte à la tyrannie des sentiments qui m’assaillent. Pour l’instant, ce n’est qu’une angoisse géante. D’aucun dirait paranoïa.

Immédiatement, je me laisse sombrer. C’est une décision, une prise à bras le corps. Je pars à l’aventure, la mort je la connais. Je l’ai vue déguisée en serpent, en alien, en voix geignarde perchée sur mon épaule, je rendais l’âme en compagnie de démons, penchée par-dessus un banc, dans une jungle sombre qui se grimait en église, en cave aux loups, en temple sataniste. C’était l’Amazonie, l’ayahuasca, le vomi, les chamanes, les moustiques, les araignées, les aras.
Là, je suis au chaud chez moi, mon doudou, mon sofa, ça me fait doucement rire. Je vais revivre tout ça, mon vieux, et puis l’évacuer. Ce n’est pas non plus une partie de plaisir, les entrailles s’en mêlent. Ça bouge, ça gargouille, ça fait des vagues la peur, c’est la merde qui prend l’homme.

Et puis, dans la pénombre apparaissent de multiples masques, des visages, des bras. Des personnes que je vois immenses et puissantes, maléfiques, elles me dominent, font ce qu’elles veulent de moi. Qui sont ces géants ? Que me veulent tous ces gens ? Du mal sans aucun doute ! Je suis possédée par eux, je ne peux que crier : « les méchants, les méchants » ! Ma voix n’est plus qu’un filet qui perce à travers ma gorge secouée de spasmes. Je me débats, mes larmes coulent, je veux qu’on me laisse. On me viole, peut-être. Cela dure jusqu’à ce que mes membres aient repris leurs droits. Je récupère ma place, j’étire tout cela.

Puis je me calme, mais mon cœur déborde toujours. Je meurs de faim, mais je suis écœurée, impossible d’imaginer ne serait-ce qu’avaler un bout de pain. Il faut donc que je vide encore. J’attends allongée sur le côté, malade, je guette, résignée. Je respire ce que demande mon corps. Une grande bouffée, une petite bouffée. Bon sang, c’est atroce. Je voudrais manger et aller me pieuter, mais mon corps est coincé dans la pente. The descent, bloquée dans la grotte par un éboulis. Je souffle, je respire. Je me sens mal, c’est nul ma vie.

Du fin fond des ténèbres, ma voix d’adulte résonne. Elle me parle sagement et me rappelle à l’ordre. J’avais oublié, ce n’est pas ici et maintenant, c’est avant, c’est avant ! Tu vas ouvrir la porte et voir derrière, pas de risques, courage ! Je me rallonge sur le dos, les bras en croix les jambes en l’air, j’ouvre la bouche, je gonfle le ventre, je masse les intestins, je remue, je remets un peu d’ordre. Je masse mon diaphragme, il est dur comme de la pierre. Mon corps se débat pour ne pas revivre les choses.

Puis j’ai envie de m’asseoir, car la douleur est passée dans mon dos. Mes épaules, soudain sont secouées de sanglots.
La vérité surgit. Un putain de complot ! Je réalise que tous ces adultes de mon enfance, qui s’étaient relayés pour me maltraiter, c’est comme s’ils s’étaient passé le mot, on aurait dit qu’ils avaient discuté entre eux avant ma naissance, afin de choisir la meilleure façon de m’emmerder ! Je pressentais un calcul de leur part, ce n’était pas possible autrement ! Je me méfiais depuis toujours de tous et de toutes, bien entendu ils étaient de mèche pour me torturer! Je pleurais à chaudes larmes les souffrances d’une petite fille qui s’était créée une explication, une raison, une logique froide pour ne pas avoir à vivre une par une les douleurs que m’infligeait chacun. Je les avais rassemblées en une seule et grosse souffrance, il fallait donc qu’il n’y ait qu’un coupable, le groupe, l’autre, la société.

J’avais toujours eu ce sentiment diffus que personne ne m’aimait. Mais c’était pire que cela, je sentais sans me l’avouer que tout le monde m’en voulait et cherchait à me nuire. Dans l’univers de mon enfance, c’était bien le cas. Ils avaient l’air d’être tous tellement d’accords sur mon cas. J’étais une chipie, une menteuse, une profiteuse, une voleuse, un moulin à paroles, une godiche, une mauvaise, mauvaise petite fille. Au tribunal des adultes, j’étais seule enfant dans le box des accusés, sans avocat, un jury impitoyable, un public indifférent. Un putain de complot !