Voilà une scène de mon enfance, qui malheureusement ne fut pas unique et que j'ai essayé de retranscrire avec le plus de vérité possible, afin de permettre aux personnes qui ont subi ce genre de choses de pouvoir peut-être mettre des mots sur leur vécu, et à certaines personnes qui ont envie de mettre fin à leurs jours de comprendre comment la certitude de n'avoir pas droit à la joie peut donner ces idées suicidaires.

La scène commence. J’ai huit ou neuf ans. J’ai commis une bêtise, des clés perdues ou un mensonge sur une mauvaise note peut-être. J’ai fini par avouer, impossible de lui mentir. Il a suffi qu'elle exige deux fois et d'une voix forte, la vérité, pour que je la lui dise. Je ne suis pas une bonne résistante à la torture.

Alors elle détient enfin une bonne raison de me disputer. Enfin...ce qu'elle appelle me disputer. Ca dévie. Toujours. Inévitablement.

Elle me regarde, ou serait-il plus juste de dire : Elle me transperce. Sa colère est intense, je peux le sentir à travers les fibres de ma peau. Elle exhale un poison toxique, l’air se charge d’électricité. Je souhaiterais pouvoir me cacher, je cherche désespérément un endroit dans mon cœur où je puisse me tapir, tant cela me torture. Mais il n’y a aucune chance de fuite, ni physique, ni mentale. Elle vole tout l’espace disponible et le remplit déjà de ses cris. Je suis une pourriture, une débile, une menteuse, une salope. Moi qui aime ma maman comme un petit chien aime son maître, j’encaisse chaque insulte comme un crochet à l’âme. Ce ne sont pas des mots en l’air, chacun est riche, nourri d’une accablante conviction, une volonté y réside. Détruire le mal en le produisant, comme dans un châtiment divin.

Puis elle semble solliciter quelque chose, une parole de ma part. Une excuse sûrement. Je m’en tirerais à bon compte, je m’exécute : « Pardon. » dis-je. Mais cela ne suffit pas, je suis idiote, à moins que je n’aie voulu conserver un semblant de dignité. J’en donne le moins possible, je n’y peux rien, je suis sûrement égoïste de nature. Quand elle parle, sa voix est filtré, suraiguë, étouffée, sa langue chargée, comme si sa bouche se noyait des larmes d’une ancienne douleur, mais qu’elle ne peut exprimer que sous forme de rage. « Pardon, qui ? Pardon mon chien ? » Il fallait dire « Pardon, maman. » Ce que je fais, mais la première gifle tombe, ça pique comme le froid vous mord en hiver, c'est cette main de maman qui peut masser, appliquer des crèmes qui tape et c'est presque une observation que je me fais pour oublier le mal. Quand elle gifle, elle y met du cœur, elle pousse un petit cri sous l’effort produit. Puis elle semble y découvrir un plaisir nouveau, une détente, alors elle remet ça. Sur mes joues. Mais elle se lasse et sûrement analyse-t-elle rapidement que cela risque de laisser des marques, alors elle s'attaque à mes épaules. Une fois, même, elle saisit ma tête par les cheveux et va pour me fracasser le crâne contre le mur et au dernier instant, elle se retient et mime le geste sans omettre l'intention émotionnelle, elle me cogne plusieurs fois tout doucement. Cela signifie : « Je te tue, on le sait toi et moi, mais aucune putain de marque sur ton front ne pourra en attester. »

Ce qui la soulage le mieux : elle cumule insultes et coups en même temps. Chaque gifle est ponctuée d’une injure. Souvent même, une gifle pour chaque syllabe : « Sa ! » un coup « Lo ! » un coup « Pe ! » Un coup. Elle transpire. Parfois elle fait une longue tirade: « Mais qu’est-ce que tu as dans la tête, ma fille ? » Pour me rappeler tout à la fois mon appartenance et le caractère dégradant de cette dépendance filiale. "Mais est-ce que tu as simplement ré-flé-chi avant d'agir? Est-ce que ça t'as traversé le crâne une seconde? Non! On se demande vraiment..." Elle invoque souvent le "on" qui me laisse croire que tout le monde pense comme elle. Ca marche bien. Je suis terrifiée par "on". Si "on" pense comme elle, "on" a raison et "on" n'ira pas me sauver si j'ose plaider ma cause. Chacune de ses actions et de ses paroles est comme l’éclair de Zeus envoyé sur les hommes, une fureur céleste qui rappelle aux êtres inférieurs leur condition, à grand coup de déluge, d’orage et de terre qui s’ouvre sous les pieds. Elle me réduit par sa toute puissance. Par mon écrasement, elle, l'ancienne perdante, elle gagne, enfin.

Dans ce combat inégal, seuls ses coups sont permis. Je serais, même si j’avais le courage de la défier, vaincue d’avance. D'ailleurs une fois, j'avais essayé, petite, de lui serrer la main un peu fort pour lui dire : « ça ne me plaît pas ». Elle m'avait alors regardé et craché un « QUOI ? QU'EST-CE QUE TU AS FAIT !? » J'avais alors compris que je serai TOUJOURS la perdante à mes tentatives de rebellion. Elle me menaçait implicitement de me tuer si j'osais manifester mon désaccord. Et il fallait que je lui fasse quand même confiance, car elle était ma seule nourriture en ce monde, ma seule source d’amour, la seule à même de pourvoir l’affection, d'assurer ma survie.

Je pleure, j’appelle sa clémence : « Mamaaaan, arrête ! ». Cela renforce sa démence : « Tu vas fermer ta gueule oui ? Tu vas ameuter les voisins ! » J'ai honte de mon manque de pudeur. Je pleure alors plus doucement, mais elle me jette des objets, oreillers, livres, j’ai de plus en plus peur et je ne peux retenir mes larmes. Je pleure alors très fort, dans l'espoir infini qu'elle, ma maman, jadis capable de consolation, ouvre enfin les yeux et me voit telle que je suis : son enfant qui souffre terriblement ! Mais elle est aveuglée par sa haine et sa cruauté envoie alors le coup fatal, comme le toréro fait pénétrer enfin la lame, terminant le supplice de l’animal jonché de piques, c’est sa réplique de matador : « C'est ça : Pleure tu pisseras moins ! » Elle me blesse plus que toutes autres, car elle m’indique que si mes bêtises me valent pénitence, mes larmes n’inspirent pas plus de pitié. Quoi que je fasse, je ne mérite aucune grâce. Mon être entier est rejeté, maudit.

Puis elle est fatiguée, alors elle s’assoit. Elle ne souhaite pas jouer le rôle du lâche bourreau.  Elle cherche donc rapidement la plainte qui lui donnera son apparence de victime auprès de son seul et obligé public, moi. « Mais qu’est-ce que je vais faire de toi ? » « Bon sang mais je n’en peux plus ! » « Elle va me tuer ! » Ce truc, ça marche à tous les coups. J’éprouve immédiatement de la compassion pour elle. Il faut dire qu’elle parle de quelque chose de vrai, sa propre mère qui dès qu'elle fut enceinte d'elle, n'eut envie que de l'occir. Elle souffre donc véritablement, remettant en scène les pires horreurs de son passé et je suis la comédienne de son psychodrame imposé. Elle hoche la tête, comme navrée: "Je vais être obligée de te mettre en pension si tu continues." Ce truc là aussi c'est l'horreur. Cette menace, c'est la plus cruelle de toutes, aujourd'hui je m'en rends compte, car les pensions telles qu'elle me les décrivait, c'était comme une prison loin du foyer où je n'aurais plus droit de la voir. L'alarme sonne à son maximum à l'intérieur de moi, tous les signaux sont rouges. J'ai besoin d'elle, besoin ! Il faut que ma sollicitude, si elle peut me permettre d'être aimée et qu'elle se calme, se manifeste ! Je souhaite de tout mon cœur la sauver ! Je vais pour la câliner : « Maman ! » Mais elle me rejette avec rage et semble-t’il, dégoût. « Ahh, laisse-moi hein !! » Elle ne me veut même pas comme guérisseuse. Alors, comme ça, rien n’est possible...Un mur immense est dressé entre nous. Je ne peux aller vers elle et elle dirige déjà ses paroles vers une personne imaginaire. Elle s’adresse à un témoin capable de la comprendre, elle parle de sa douleur, d'une vraie salope, qui va la tuer et d'autres choses murmurées entre ses dents.

Je reste figée, terrifiée, je l'observe parler seule, sans oser la regarder. J'écoute. J’attends mes prochaines indications. Devrais-je dire encore quelque chose ou bien aller dans ma chambre ? Je lève la tête et mon inaction ne semble pas lui convenir du tout. Je cherche désespérément une bonne idée, mais je manque d’inspiration, mon cerveau est obstrué par la frayeur. Son regard à lui seul m'empêche de respirer convenablement. Une accusation muette, pire, j’y lis un désir de meurtre. Qui sait ce qu’elle peut imaginer derrière cette face oblique. Elle me renvoie une lumière blessante, comme un miroir qui, où que l’on pose les yeux, produit une aiguille menaçante. Ma propre image m’y apparaît immonde et digne de crever de la pire façon. Je me sens une infamie, le diable incarné.

Je n’ai donc pas le choix. Si je souhaite obtenir ses faveurs, je dois devenir ce qu'elle souhaite : morte. Et comme je ne peux pas me terrasser moi-même, je me tue dans la tête. Mais comme mon corps stupidement vivant continue bêtement de vivre (j'en suis tellement désolée!) à l’intérieur de moi, selon ses croyances, commence alors à germer à la fois un maléfice, un mal qui pousse au creux de mon ventre et le sentiment profond, désespérant et infini de ma propre nullité. Mon moi interdit, je ne peux que me sentir mauvaise et ne méritant rien. Ni la vie, ni la joie. Un monstre et une morte tout à la fois.