école

Sainte discipline, ton fouet écorcha ma chair tant de fois, et pourtant aujourd'hui je suis libre et tu ne me domptas pas. (Et je te crache à la gueule)

J'ai su lire tôt, tellement tôt que je ne m'en souviens pas moi-même. Aux dire de ma mère qui fut choquée par cette découverte, j'avais 2 ans. Je savais aussi parfaitement compter, lire l'heure, dessiner, écrire et pourtant, j'ai du passer une année entière sur une chaise inconfortable à me faire dire que b et a faisaient ba, au point que je croyais que j'allais devenir dingue. La psy avait dit oui pour sauter une classe, ma mère aussi, mais la directrice de l'école avait dit non, parce que voyez-vous "le CP c'est important pour apprendre la discipline". 

Je me rappelle encore ce premier jour de ce fameux CP. Trois livres étaient posés sur chaque pupitre. Ces trois livres seraient "NOS TROIS LIVRES DE L'ANNEE". Un par trimestre. J'aurais désiré de tout mon coeur, de tout mon être, plutôt un livre par jour et je ne sais pas si je ressentais plus du désespoir ou de la rage, sûrement les deux, comme dans la chanson des smashing pumpkins où le petit rat est bien emmerdé, j'ai du tourner en rond dans ma cage. Le premier livre, ce sont que des syllabes et des mots, b a, ba, sans surprise, pelote, chat, moto. Fascinant. Le deuxième livre, ce sont des phrases, comme c'est excitant. J'apprends à grand bris de neurone, que Bruno possède une moto et que Caroline, elle, possède un image, ce qui est moins bruyant, mais aussi moins utile pour se rendre à Chambéry par l'A4. Le troisième livre contient des petits textes, l'un parle d'un Indien qui va voir sa famille avec son cheval (Utile pour aller à Chambéry par l'A4, mais au temps des romains).
Au bout d'une heure, j'ai fini mes livres. J'ai ressenti vibrer dans tout mon corps la promesse violente d'un ennui dangereux pour mon cerveau en pleine construction. Il fallait que je trouve un sujet d'attention, un sujet d'attention, faites que je trouve un sujet d'attention. Tous les murs étaient recouverts de mots "LA PAILLE" "LE CANARD" "HARICOT". Au secours. La fenêtre? Trop haute, je ne vois qu'un petit bout de ciel. Mais à quelle misère affective et intellectuelle peuvent nous condamner les adultes lorsque nous sommes enfants.
La maîtresse dit "Grégory! Lit la première page, b a, ba". Quel ennui. Je regarde Grégory, il lit. Il est blond. Quand il a finit de lire, je lui fais un bisou. Il est tout rouge. Je lui demande s'il en veut encore un. Il dit oui. Je lui fais encore un bisou, et la maîtresse me choppe. Elle hurle, clame son dégoût, ma perversité. C'est une école primaire catholique. Hyper catholique. On doit réciter la prière le matin, la prière avant de manger, la prière quand on a parlé à table, en montant sur le tabouret, seul devant tout le monde ("Jésus est le fruit de vos entrailles et bon appétit bien-sûr"), au catéchisme, lors des récréations même parfois quand il y a une commémoration, une fête religieuse, la directrice vient au micro et professe sa foi au mégaphone "NOTRE PERE QUI ETES AUX CIEUX...", et tout le monde doit réciter. Tout le monde, c'est 3000 enfants dans une école qui ressemble à une cathédrale, Jean XXIII.

Jean XXIII, en 1987, c'était l'interdiction d'aller aux toilettes et les enfants qui pissent sur leur chaise et qui doivent ensuite aller chercher la serpillère et éponger tout seul dans le seau. Le mercurochrome sur le nez si on fait le clown, le gros scotch brun qui arrache la bouche si on parle. Ô Jean XXIII, ton silence. ton silence terrifiant. Tes repas de cantine en silence, tes classes silencieuses, tes couloirs silencieux, ton étude silencieuse. Et moi, la pipelette, l'amoureuse, la lectrice avide de romans et de contes, je goûte là-bas à la noirceur de l'âme. Dans tous mes dessins, des cieux noirs dans lesquels ne se trouvaient aucun père miséricordieux.

Personne ne pourra jamais me convaincre qu'il n'aurait pas mieux valu que je reste chez moi toute la journée, à lire, à regarder la télé, même seule, même sans parents, même sans amis.Ô Solitude, my sweetest choice, aurais-je voulu chanter. Les copains d'école, de toute façon, c'était 15 minutes à la récré, le temps de chanter 2 fois "Trois petits chats", de se raconter des mensonges au sujet de nos parents formidables, et de jouer à la famille, c'est à dire "toi tu es le préféré", "toi tu es le bête", "toi tu es le papa qui est fort", "toi tu serais la maman qui fait la cuisine". Les bisous sont interdits. L'amour a déserté ce lieu pour des contrées plus fertiles et nous en sommes sevrés de façon catastrophique.

Je n'ai strictement rien appris pendant toute ma primaire, à part coder en basic avec le brave Mr Dussard "if, then, go to" et créer des sondages, des questionnaires, des tests, des dessins. Tout cela, pendant que les autres faisaient "atelier de lecture". Mais qu'est-ce que je me faisais chier. 

Un jour en colo, un enfant a demandé à l'animateur "Pourquoi Sophie est-elle intelligente?" et lui a répondu "Ce n'est pas de l'intelligence, c'est qu'elle cultive son petit jardin". C'était gentil, je me suis sentie moins seule, néanmoins, même si tout le monde m'appelait "l'intello", je sentais mon jardin bien en friche. Heureusement qu'il y avait la fnac le samedi après-midi. Des livres, des livres. Andersen. José Mauro de Vasconcelos, Forrest Carter, vous me parliez de moi, merci à vous, auteurs amis.

 

Plus tard, dans une autre primaire, notre connasse d'institutrice (un curieux mélange de Morticia et du mime marceau) s'énervait vite en nous appelant "bande de crétins", si la réponse n'était pas donnée dans l'instant.

Ce n'était pas seulement notre institutrice, c'était aussi la directrice de l'école, mutée ici pour la 3ème fois. La cause? Violence sur élève, nous apprit un membre de l'inspection académique plus tard. Cette femme n'avait pas son pareil pour décoller au sang une oreille, passer des têtes endormies sous le jet d'eau froide, insulter et humilier publiquement des petits fénéants, ridiculiser des prénoms étrangers et jouer à diviser pour mieux reigner en comparant les bons élèves et ses chouchous aux cancres dont on ne pourrait, apparemment, rien tirer. J'étais bavarde et bordélique, je récoltais donc punition sur punition, mais servais aussi aléatoirement à humilier le pauvre Jérémy ou le pauvre Olivier, en étant citée en exemple lorsque j'allais au tableau. Et pauvres de nous, nous nous sentions flattés et fiers lorsque cela survenait. Certains, plus avides de reconnaissances et d'affections mais dépourvus de dons grammaticaux, jouaient aux délateurs pour s'attirer les grâces de ce démon déguisé en pédagogue. Fautes de grives, on mange des merles. Mme Terpereau, sorcière de conte de fées, tu es morte en paix, impunie, il n'y a aucune morale à cette histoire, que des victimes.

Est-il nécessaire de s'attarder sur ces collèges et ces lycées remplis de professeurs qui méprisent profondément les élèves, parce que leur ambition d'instruction et d'éducation (qu'aucun enfant n'a demandé, et surtout pas à ce rythme, ni de cette façon là) a été déçue. Ne recevant pas ce respect qu'ils auraient eux-mêmes mérité enfant, ils tentent d'inspirer la crainte, ou se renferment sur eux et dépriment, mais jamais jamais d'empathie. Les élèves sont "difficiles", ont besoin de "discipline", de "sanctions", "de cadres". L'amour, jamais. Surtout pas dans les murs des collèges. Et l'on s'étonne qu'un bâtiment parquant 1000 élèves aux vitalités comprimées par le contrôle permanent sur leur être pendant 14 ans, soit un foyer de violence? On rejette la "faute" aux parents, puis aux enseignants. Mais c'est très intéressant, de parler de la faute. Et de quelle faute parle-t'on? Malheureuse et terrifiante réponse: la faute de ne pas avoir réussi à dresser correctement les enfants. Cela peut se comparer à "Cet esclave travaille mal aux champs de coton, est-ce la faute au chef de plantation ou au propriétaire du domaine?"

Je suis tellement ravie aujourd'hui de m'être déscolarisée mentalement dès le collège. Je ne faisais plus que le stricte minimum et j'ai réservé mes efforts sur l'apprentissage du bonheur, les rêves, la fuite, la poésie, le théâtre. Aujourd'hui mon avidité de lecture et de savoir est immense et me cause régulièrement un profond chagrin. Qui sait ce que je serais devenue si l'on ne m'avait pas enfermée dans ces murs de maltraitance? Bombardée chaque jour de cette arme de destruction massive qu'est l'école et son principe de dressage?

Je recommande à tous cet article merveilleux sur la non scolarisation, qui montre deux parents d'une humanité à faire pleurer d'amertume ceux qui ont échoué malgré leurs dons: http://www.parisbalades.com/nonsco/notre_non-sco.htm

A tous les enfants dont la richesse intérieure fut bafouée par la cruauté des adultes, vous ne saviez peut-être pas lire à deux ans, mais vos dons, quels étaient-ils? Sûrement tout aussi magnifiques et sincères et je n'ai pu les connaître, car dès lors que je tentais de vous parler, on me hurlait dessus. Quelles merveilles auriez-vous pu me communiquer si vous aviez eu le temps de me répondre avant que ne tombe la punition? Que seriez-vous devenus si les histoires que vous vous racontiez dans la tête avaient pu être portées à l'écran ou sur la scène, au lieu d'être taxées de rêveries inutiles? Vous étiez dans la lune, que s'y passait-il? Vous observiez la nature, que voyiez-vous? Vous pensiez en secret et pleuriez dans les toilettes. A cause de tout cela, nous nous sommes manqués. Nous nous battions au lieu de nous aimer. Nous jouions au loup dix minutes, comment développer des relations? On nous jetait des balles comme à des chiens. Amusez-vous, mais pas trop. Ne pensez pas. N'aimez pas. Mais ou et donc or ni car. Concentre-toi. Debout, assis, la cloche de pavlov, goûter, la cloche de pavlov, cantine. Aujourd'hui une sonnerie d'école me fait saliver. J'ai des restes de dressage. N'envoyez pas vos enfants à l'école, pitié pour eux.