Ce morceau de jazz m'a toujours beaucoup émue, à chaque fois que je l'écoutais je ressentais une sorte de frénésie désespérée d'accéder à un ailleurs plus grand plus beau, cela en effectuant un improbable "pas de géant". Un simple pas, mais qui permettrait de bondir d'un seul coup très loin, et d'accéder d'un pays à un autre, d'une planète à une autre...J'étais prise d'un sentiment d'impuissance mêlée de grandeur, une beauté immense capable de pallier à toutes les laideurs, une vie éternelle que seule la mort pourrait procurer, une découverte qui nous sauverait tous, un dieu "reconnaisseur" capable de te tirer vers le sommet du bonheur d'un geste. Des visions d'animaux libres, de ciels d'orages traversés de hallos luminescents, de réconfort parmi une assemblée de gens noirs qui te consolent et t'aiment, t'apprennent la musique et te bercent.

J'ai compris toutes ces visions aujourd'hui grâce à un giant step que m'a donné Alice Miller, une psychanalyste admirable qui se battit seule contre une armée de psychanalystes freudiens bien-pensants et qui fit une découverte à la mesure des plus grandes: la parole, le feu ou encore l'écriture. Toutes ces découvertes permirent à l'homme d'évoluer précipitamment vers une évolution supérieure et la sienne ne fut pas des moindres. Elle a tout simplement découvert le secret de la paix.

Car depuis que l'homme parle, il ment, depuis que l'homme maîtrise le feu, il se bat pour le pouvoir, et depuis que l'homme écrit, il répand la confusion dans les esprits. Mensonge, pouvoir et confusion furent les sources de la guerre et de la violence qui animent ce monde. Qui sait...Alice Miller et sa découverte de la paix produiront peut-être des effets secondaires tels que le retour à l'animalité...

Mais elle découvrit la paix oui. Sans y accéder totalement elle-même, car elle fut bien trop seule avec son savoir, comme le premier homme qui parla se fit certainement battre à mort, celui qui montra le feu se fit mettre au fond d'un trou avec sa flamme et le premier chinois avec son papier se fit fourrer des guêpes dans l'anus (oui ce sont les guêpes qui ont inventé le papier, elles mâchent le bois pour fabriquer des nids et non les chinois ne font pas que se torturer les uns les autres de façon ingénieuse). Alice Miller découvrit la paix et du contempler la vérité seule, comme Cassandre, elle a tenté de prévenir tout le monde et si certains l'ont écoutée, et ont guérit de leurs maux, ont VU l'humanité, peu ont écrit sur elle, peu l'ont citée, aucun ne lui a rendu l'hommage qu'elle méritait. Elle a paraît-il, traité son fils d'une façon paradoxale avec son enseignement, ce qui me semble totalement logique, étant donné sa difficulté à découvrir par elle-même ce qu'elle nous a offert sur un plateau.

J'ai changé toute ma vie et ma façon de voir le monde en 10 jours. Cela semble bizarrement miraculeux, douteux. Moi-même j'aurais lu cela 10 jours avant d'avoir vidé tout ça, j'aurais montré mon mépris et mon cynisme sur les croyances religieuses trop rapides et les méthodes douteuses de gourous malhonnêtes.

Et pourtant, j'ai effectué je le réalise maintenant, ce "pas de géant" que j'attendais tant. Et j'écoute aujourd'hui ce morceau avec la compassion et la compréhension de la fille que je fus.

Je comprends mes visions en écoutant ce morceau...Moi qui fus mal aimée, je rêvais d'un bonheur sublimé, ne pouvant faire face sans craindre trop de douleur à la véritable maltraitance dont je fus victime. J'ai grandi dans une atmosphère de danger permanent. Ma mère seule et maltraitée elle aussi petite me violentait verbalement et physiquement, mon père loin et incapable d'aimer, ma nourrice qui me battit chaque jour durant les deux années où je suis restée chez elle, avec un martinet. Ce joli nom affaiblit grandement la portée de cet objet qui n'est pas moins qu'un FOUET avec de nombreuses lanières de cuir et de mes trois à mes cinq ans, elle fit planer sur ma vie ce sentiment d'angoisse terrifiante, qui m'a coupé de toutes mes émotions. J'ai cessé de pleurer rapidement en regardant son fils comme une "mauviette", lui qui pleurait chaque fois que sa mère le battait. Plus tard, vers mes huit ans, ma mère qui ayant certainement vécu au même âge les mêmes souffrances, s'est complètement abandonnée à sa perversion et m'a complètement niée dans mon intégrité de petite fille. Battue chaque jour, menacée de la pension, interdite de fermer la porte des toilettes, partageant avec elle un minuscule appartement en désordre et si sale qu'il m'était strictement interdit d'y inviter qui que ce soit, surveillée, fliquée en permanence, n'ayant aucun instant de répis. Ma mère hurlait les matins au réveil pour me faire lever, hurlait le soir pour me faire apprendre mes leçons, hurlait parce que la télé ne marchait plus. Ma vie ne fut plus que fuite, fugues, je rêvais de mourir et me penchais dangereusement au bord de la fenêtre, j'ai commencé à connaître le sentiment de la "grandeur artisitique", qui était un appel désespéré de mon âme de s'envoler. J'étais fascinée par le béton, les néons, les parkings, les chantiers, tous ce qui reflétait mon vide et ma destruction intérieure.

 

Je rêvais d'une assemblée de noirs qui m'aiment, car étant petite j'ai vécu un épisode douloureux au Congo où mon père vivait. Je partais chez lui en vacances un mois voire deux, j'avais 5 ans la première fois et je devais prendre l'avion toute seule. Dans ce pays, mon père travaillait toute la journée, ma belle-mère partait chez des amis, j'étais abandonnée à la nourrice et aux domestiques qui haïssaient notre statut de riche blanc (on pourrait aussi parler durant des heures des clivages sociaux et de la façon dont les blancs riches sont formatés à l'attitude colonialiste) et je passais mes journées à me faire traiter de raciste (je ne savais même pas ce que cela signifiait et pour moi noirs et blancs étaient surtout des "adultes" avant tout) et ils pouvaient me traiter toute la journée comme si je n'existais pas, ils s'enfermaient dans sorte de pièce de repos, et lorsque j'entrais dans la pièce, ils me disaient "dégage la raciste, on veut pas de toi". Je souffrais terriblement et je me vidais littéralement en ayant gastro sur gastro, je vomissais mes tripes durant tous ces séjours et personne ne se préocuppait de m'emmener chez le médecin. Mon père ne passait pas la moindre heure avec moi et ma belle-mère me traînait avec elle comme un petit chien de compagnie. Mon petit frère qui vivait avec eux tout le temps a coupé toutes ses émotions et aujourd'hui, il est malheureux et seul, mais incapable de voir le mal que ses parents lui ont fait, ils leur pardonne, cependant qu'il n'arrive pas à décrocher de la drogue et qu'il provoque le danger en dealant à grande échelle, risquant à tout instant la prison. A chaque fois qu'il fait des conneries et qu'il se fait choper, alors mon père arrive à la rescousse pour payer un avocat et gueuler, voilà la manifestation d'amour que mon frère attend.

 

Je m'imaginais qu'on m'apprenait la musique car à l'âge de 17 ans, une ancienne amie de ma mère l'a appelée pour prendre de ses nouvelles et dans la conversation lui a proposé que je vienne passer une année aux Etats-Unis chez elle. Elle était mariée à un afro-américain qui jouait du saxophone jazz (et qui sait s'appelait peut être John?) et il m'apprendrait dit-elle, la musique. J'ai supplié ma mère, à genoux, de me laisser partir. Souvent je lis des interviews d'artistes qui sont partis de chez eux jeunes et qui disent "j'ai eu de la chance, mes parents m'ont soutenu, j'ai eu de la chance il m'ont laissée partir...Bon au-delà du fait que je réalise aujourd'hui que chaque artiste est un ancien enfant mal aimé qui cherche à accéder à lui-même à travers l'art, et que parfois des parents qui soutiennent, sont des parents qui rêvent à la place de l'enfant et le conduisent vers un destin qui n'est pas le sien, j'ai bien souvent eu un pincement de remors terrible à n'avoir pas supplié plus longtemps. Mais je crois bien avoir supplié plusieurs jours. Et ma mère prononça la sentence non.

Ce que m'a appris Alice Miller à travers ses écrits (le drame de l'enfant doué, notre corps ne ment jamais et son site web), c'est à regarder mon passé en FACE et à ne surtout pas l'enjoliver, ni à pardonner trop rapidement. A ne pas idéaliser mes parents. Pour cela, il a fallu que je me rappelle de ce que je ressentais enfant face à eux. De la peur, de la tristesse, de la colère et que je m'autorise à ressentir pleinement ces sentiments aujourd'hui. J'ai pleuré, je me suis apitoyée sur moi-même (langage méprisant employé pour contraindre les gens à la dureté envers eux-même), en réalité j'ai éprouvé de l'emparthie pour la petite fille que j'étais. J'ai pleuré pendant 10 jours, chaque jour, des larmes qui venaient de très loin. Et plus je me permettais de le faire, plus je regardais le monde avec clarté. Avec colère tout d'abord, avec tristesse ensuite, avec crainte pour finir. Et le dernier jour, j'ai marché dans la rue et j'ai cessé d'éprouver ce que je ressentais depuis toujours devant le simple regard des passants, ce sentiment de honte et de gêne, cet crainte d'être jugée. Ces jours affreux où j'étais en dépression (qui furent nombreux), j'étais démolie par ces regards, je les voyais distants, je lisais dans les yeux le jugement de la pauvre fille, je croyais réellement qu'ils pensaient: "Elle a l'air vraiment mal cette fille". Mais dans cette pensée, je mettais tout le mépris et le rejet que j'ai subi toute ma jeunesse et le monde m'apparaissait encore plus noir et plus dangereux que jamais. Inutile de vous dire que les idées de mort m'ont hantée en permanence.

Mais ce jour-là, j'ai marché dans la rue, j'ai croisé des regards indifférents de parisiens pressés, quelques regards brefs et affamés de mecs en manque et surtout, surtout, j'ai croisé un grand nombre de personnes qui ne m'ont pas regardée. Ce qui est fou, c'est qu'on se plaint sans cesse de n'être pas regardé dans le métro et moi, enfin je respire le bonheur de l'anonymat.

Je me sens légère et tranquille, et pas en phase "haute" comme on peut l'être en dehors des dépressions. Vous connaissez peut-être ce sentiment d'être destiné à de grandes choses, de ressentir la grandeur, la beauté suprême et d'avoir l'impression qu'on est surexcité par tout. On a dans ces moments là, envie de boire, de manger, de voir un grand nombre de gens, on se sent de faire la fête de façon "intensive", on se sent d'humeur à draguer la terre entière, à prendre de la coke, on rigole pour un rien, même aux blagues qu'on comprend pas, on se sent puissant et désirable, bref, on est en phase "hystérique" même si on peut la confondre avec la joie.

Je n'ai connu que ces deux sentiments dans ma vie jusqu'à cette période de 10 jours salvateurs. L'hystérie, ou la dépression. A présent, j'ai un bref aperçu, mais la brèche dans le mur est taillée pour toujours, de ce que peut être la paix et la joie d'être simplement.